Folie dans les arbres

Le test du dessin d’arbre nous révèle des tendances, des qualités, parfois l’histoire de la personne. Le vécu est tracé inconsciemment. Il transparaît et s’analyse dans le dessin. Les marques, les cicatrices du tronc, la richesse d’un feuillage, les hésitations des branches sont autant d’indicateurs qui permettent, comme un miroir de révéler l’âme, les désirs, la personnalité.

Depuis fort longtemps, j’utilise ce test pour déterminer l’orientation des adolescents ou des adultes qui cherchent une voie de réalisation.

Aujourd’hui, posons-nous cette question: Et les arbres de peintres? Sont-ils révélateurs de leur personnalité?

Cherchons ensemble les grandes tendances reflétées par les arbres de trois peintres: Séraphine Louis, Chaïm Soutine, le douanier Rousseau.

L’arbre de Séraphine Louis

Séraphine Louis arbre

« l’arbre rouge »

La particularité de cet arbre est sans doute son étrangeté, avec un tronc qui n’en est pas un, le feuillage qui emplit tout l’espace supérieur et épouse une forme carrée, les feuilles innombrables et toutes petites qui opèrent un remplissage sans laisser le moindre vide.

Lorsqu’on trace un arbre, on manifeste un ancrage par le tronc et d’éventuelles racines. Les branches et le développement vers le haut expriment la communication, le monde des idées. La stature de l’arbre montre le positionnement dans la vie.

Dans l’arbre de Séraphine Louis, rien ne certifie la présence du sol qui symbolise la base sur laquelle on se construit. Son arbre semble flotter ou être entouré de cendres ou de plumes, d’un terrain peu solide et indéfini. La personnalité est loin des questions terre-à-terre. Mais il manque une base solide dans cette personnalité. Elle est dans son univers imaginaire manifesté par l’importance du feuillage qui prend une forme carrée simplement parce que c’est le format du support. C’est à l’image d’un être qui cherche ses limites, qui a du mal à se situer avec les autres et face à la vie. La mobilité extrême des feuilles traduit une fertilité d’idées mais cependant rien ne les relient car l’arbre est sans structure. L’imaginaire est prépondérant voire dévorant et prend le pas sur tout le reste. Séraphine Louis a vécu dans une grande simplicité. Elle a travaillé comme domestique: le labeur le jour et la peinture la nuit en autodidacte. Elle fabriquait elle-même ses pigments et se privait de manger pour acheter du « Ripolin » pour faire ses mélanges.

Il n’y a pas d’ouvertures dans son arbre si touffu et si dense qu’il évoque un enfermement dans un système obsessionnel (la multitude de répliques dans le feuillage). Il se dégage une force inouïe dans ce tronc ou cette branche qui porte la tête de l’arbre et qui se dirige vers la droite (la volonté d’aller de l’avant). Et le retour du mouvement à gauche qui est la marque de l’introversion, se fait sur l’extrémité du tronc tracé comme un moignon. Imagination, richesse intérieure, détermination, souffrance et surtout une coupure avec le réel marquent l’expression de sa personnalité dans cette peinture d’arbre.

Séraphine Louis née en 1864 a été orpheline à 7 ans, plus ou moins livrée à elle-même. En 1912, elle travaille chez un critique d’art allemand qui décèle ses talents et lui donne les moyens de peindre jusqu’au jour où il doit quitter la France. Séraphine Louis sombre dans le délire et finit sa vie en hôpital psychiatrique. Son arbre est annonciateur de la maladie mentale dans la mesure où malgré la force intérieure qu’il recèle, le lien avec la réalité fait défaut, ainsi que l’adaptation à la vie. C’est un repli sur la souffrance et une autoprotection qui ressortent ici.

La peinture a pu être également le moyen de survivre émotionnellement et spirituellement. Séraphine disait peindre inspirée par le divin. Sa vie a été merveilleusement interprétée par Yolande Moreau dans le film qui porte son nom « Séraphine ».

Les arbres de  Chaïm Soutine

Soutine l'allée des arbres

« L’allée d’arbres »

Qu’est-ce qui domine dans ces arbres? Leur taille immense et les hommes tout petits dans cette allée. Les troncs et les feuillages assez mélangés, agités, tordus, et puis cette voûte qui forme comme un tunnel ou un voûte protectrice ou un mélange très imbriqué entre la droite et la gauche, le futur (la droite) et le passé (la gauche). Une difficulté à démêler les idées, les relations, les questions de la vie.

Rappelons que la base de l’arbre et le tronc expriment notre solidité, la façon de conduire la vie (avec souplesse ou rigidité). Ici les troncs sont à la fois rigides mais aussi tordus. Ceci traduit une ambivalence entre la rigidité du comportement et la volonté de s’adapter. Ils sont la marque d’une souffrance et d’une volonté de « s’en sortir », de progresser et de s’élever. D’origine très modeste, Soutine né d’une famille nombreuse en Russie (vers 1893) a côtoyé la misère. Il a été fasciné par l’art et a connu Picasso, Max Jacob, Modigliani qui a été son ami.

L’ambition de progresser ressort dans ce tableau par l’intensité du mouvement vers le haut qui est cependant alourdie dans des enchevêtrements multiples. Cela traduit surtout l’agitation mentale voire une certaine confusion. Bizarrement un croissant rouge est présent à la racine de l’arbre à droite. Ce rouge intense est une piste qui questionne sur l’origine de la vie (la base de l’arbre), une douleur qui est présente et sur laquelle l’être tente de se construire. En tout cas c’est une blessure et le rouge est la couleur du sang. Soutine a peint de multiples paysages aux maisons tortueuses, déformées et des pièces de viande qui pendent comme dans les boucheries. Il nous dit «J’ai vu une fois le boucher du village trancher le cou d’une oie et laisser s’écouler le sang. Je voulais crier, mais son air joyeux me nouait la gorge… Ce cri, je le sens encore là. »

Est-ce là la source de son déséquilibre? Ce tableaux (et les autres œuvres) confirment plutôt un terrain psychique perturbé, un homme en souffrance qui aurait eu besoin d’être accompagné, voire canalisé sous peine d’être la proie de son mental agité. Son tableau décrit une personnalité déconcertante à la fois en quête d’évolution et enfermée. Il va de soi qu’une expression artistique s’inscrit dans un tout, dans un ensemble et dans une époque. La recherche picturale aussi originale soit-elle traduit aussi une personnalité unique à un moment précis de la vie.

 L’arbre d’Henri Rousseau dit « Le douanier »

Douanier Rousseau arbre

« Dans la forêt »

Le Douanier Rousseau et né à Laval en 1844. Autodidacte en peinture, considéré comme « peintre naïf », il nous offre ici plusieurs arbres dans ce tableau. Qu’est-ce qui nous frappe en ce qui concerne les arbres? Ils ont tous un tronc immense et un feuillage qui est parcimonieux mais tracé avec beaucoup d’application.

La prédominance du tronc c’est la présence du concret, du pragmatisme mais c’est aussi, comme les arbres entre eux dans la forêt, une façon de prendre sa place, de tracer son chemin vers la lumière ou l’objectif que l’on se fixe. Le tronc nous montre en général les facultés d’adaptation et la couronne (la partie feuillues) l’intellect, les idées donc, ainsi que l’échange.

On remarque ici la forte présence du tronc et par ailleurs, la simplicité, voire la pauvreté du feuillage. Le sens concret est présent, la débrouillardise aussi (souplesse et ondulation de l’arbre). Le tronc c’est l’énergie vitale mais aussi les pulsions. Celles-ci doivent être canalisées par le mental (la couronne, branches et feuillage). On observe dans les arbres du douanier un décalage entre la puissance des pulsions (l’énergie qui monte dans le tronc) et la difficulté à « raisonner » les pulsions, à leur donner un sens, à les canaliser. Car la couronne est insuffisante. Que conclure? Dans ce cas, il peut y avoir passage à l’acte à partir de pulsions mal contrôlées. Il se trouve que exempté de service militaire, on lui  trouvé un place chez un notaire, chez lequel Henri Rousseau a commis un larçin… Si on en reste à l’analyse du dessin, le raisonnement a fait défaut. Il a eu le choix entre la prison ou l’engagement dans l’armée, ce qui normalement fait réfléchir. Eh bien, beaucoup plus tard il est complice d’une escroquerie lésant la Banque de France. Rien que ça! Et à quel âge? 63 ans! Il avait suivi un ami comptable dans cette aventure.

Dans le tableau, l’arbre de gauche a une branche coupée. Cela traduit la volonté de mettre une coupure sur une partie de la vie. C’est inconscient bien sûr. C’est comme une amputation et un vécu dont on veut se séparer. Mais cela signale surtout la volonté de mettre à distance des épreuves non assimilées. Le douanier Rousseau a traversé de grandes souffrances. Il a connu de nombreux deuils (ses enfants, sa femme). Le personnage en rouge est comme en interrogation, regardant le futur (à droite) et se réfugiant dans le passé (la gauche). Toutes les ondulations et les grossissements dans les troncs et les branches rappellent que cet être introverti a intériorisé son vécu, probablement sans en parler (les couronnes d’arbres sont pauvres) et en protégeant sa sensibilité.

La symbolique de l’écriture, des dessins d’enfants ou d’adulte offre un éclairage, permet souvent une anticipation, aide au diagnostic.

Sylvie Chermet-Carroy

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