Chateaubriand, les mémoires confisquées

Voilà un procès retentissant pour une œuvre majeure, ou plutôt pour un manuscrit, les « Mémoires d’outre-tombe » déposé chez un notaire en 1836.
Rédigées au fil des années par François-René vicomte de Chateaubriand, « Les Mémoires » devaient n’être révélées qu’après le décès de l’auteur : « Je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu’elles sortent du sépulcre ».

chateaubriand - photoPortrait de Chateaubriand

Chateaubriand, avec ses éditeurs, avait négocié sa rente viagère pour une future parution après sa mort. Un vrai scoop à l’époque. Toujours est-il que la copie a sommeillé jusqu’à récemment. Précisons qu’elle n’est pas de sa main mais que c’est une copie écrite par le secrétaire de ce grand écrivain, précurseur du romantisme, qui a épousé une carrière militaire et qui s’est engagé également dans l’action politique.
Mais scandale, au fil des transmissions, le notaire d’aujourd’hui voulait vendre le fameux manuscrit. Un dilemme! A qui appartient-il au final? Sa valeur étant estimée à 400 000 ou même 500 000 Euros, cela mérite une juste réflexion. Après quelques procédures, voilà que les Mémoires d’outre tombe sont… confisquées par la justice fin 2015, puis rachetées par la Bibliothèque Nationale !

Le pouvoir et l’exaltation

Et si on en profitait pour découvrir la personnalité de Chateaubriand. Justement, voici une lettre dans laquelle il demande des sous à son libraire.

Chateaubriand lettre

écriture de Chateaubriand âgé

Ce qui frappe a priori, c’est l’écriture de très grande taille avec sa verticalité et des écrasements de plume puissants, critères qui n’évoquent pas l’humilité mais au contraire une conscience de soi bien affirmée, ainsi qu’un désir de puissance important. Allez lâchons le mot et tant pis pour ses admirateurs! L’orgueil prédomine avec une suffisance qui frôle la vanité.

Un personnage double

On remarque deux aspects contradictoires, qui cohabitent : d’une part la raideur associée à des formes agressives comme le « n » « mon » (ligne 2) qui se termine en pointe, des barres de « t » puissantes et obliques qui traduisent de la provocation, et d’autre part, de la souplesse, des courbes douces dans les « m » ou les « n » la finesse du trait par moments. Presque deux personnages en un ! L’homme guerrier, militant, provocateur et l’être sensible, délicat, raffiné. La souplesse, il l’a sans doute manifestée dans la stratégie politique : il a été ambassadeur ! Le raffinement n’est pas à démontrer dans les œuvres magnifiques qu’il a produites. Victor Hugo (en personne!) disait lorsqu’il était jeune : « je voudrais être Chateaubriand ou rien ».

La face cachée
Pourtant, ce qui est caractéristique dans cette écriture, c’est ce mélange de force et de discordance, les inégalités flagrantes de pression et de taille, une tenue de ligne qui danse avec des tremblements qui font soupçonner la maladie. L’excès et le désordre signalent une agitation mentale et les gonflements soudains questionnent sur l’équilibre psychique.
La souffrance est présente dans ces distorsions du graphisme et le rapport au réel n’est pas constant. Cette intensité exprimée par l’écriture traduit des élans propices aux grandes actions et aux projets d’envergure, mais le réel peut être sujet au désenchantement ou à une façon toute personnelle d’enjoliver les choses (par uniquement dans ses romans).

Ainsi lors du récit de son voyage en Amérique, son périple dans le Nouveau Monde laisse un peu perplexe. Ses descriptions ne sont pas confirmées par la réalité et lorsqu’il prétend avoir rencontré Georges Washington qui l’aurait gentiment salué, on veut bien le croire mais personne n’en est vraiment certain !

Les virgules énormes et noircies traduisent une angoisse qui est présente comme une toile de fond ou même comme une jouissance, une fascination pour le morbide. Ou bien est-ce la marque d’une mélancolie chronique source d’inspiration ? Les souffrances, très présentes ici, s’expliquent par une enfance douloureuse et l’orgueil ou même la mégalomanie ont pu être un levier pour mettre en œuvre le dépassement de soi et regarder vers le futur.

Décédé en 1848, Chateaubriand repose selon son vœu, sur le rocher du Grand Bé, auquel on accède à pied depuis Saint-Malo lorsque la mer s’est retirée.

Sylvie Chermet-Carroy
Consultations, cours de graphologie.