ZERO, tout ou rien

A lui seul, le zéro est tout un univers. Il n’est pas venu « comme cela ». Un vrai périple en réalité. Défendu et décrié avec passion dans l’Antiquité, on oserait même dire qu’il a été source d’angoisse pendant quelques siècles.

Dans l’Antiquité, de nombreuses civilisations ont imagé la création du monde à partir du vide. C’est à partir du vide, lui-même associé au chaos, que commence à poindre l’existence, la lumière source de toute vie. Le zéro qui se trouve si l’on peut dire, comme un point de bascule vers l’infini, prend véritablement une valeur existentielle. D’où les polémiques et les débats parfois violents autour du zéro! Dans l’Antiquité grecque, Aristote et d’autres philosophes affirmaient que l’infini n’existe pas. Pas d’infini, pas de zéro.

 De tous les chiffres il est vraiment « à part ». Il  n’a pas de valeur et en même temps il donne une valeur considérable placé après un chiffre. Quand on additionne un chiffre à lui-même, c’est facile, deux et deux… mais zéro et zéro, ça ne bouge pas. Et quand on ajoute une ribambelle de zéro à un chiffre, c’est carrément immense. On multiplie cette immensité par zéro et… tout s’écroule, on obtient zéro.

 

Occident et Orient

En occident, et notamment en s’appuyant sur les idées d’Aristote, il a été affirmé pendant longtemps que « rien ne sort de rien », qu’il ne peut y avoir de vide ni d’infini. Le zéro fait figure d’agitateur au sein de toutes les polémiques philosophiques et théologiques.

Ce dernier nous est arrivé par les influences arabes avec une origine vraisemblablement indienne. Rappelons que dans la philosophie indienne, on n’a pas peur de l’infini! Au contraire le vide a une place importante dans les religions hindoues. Zéro vient de l’arabe sifr, issu de  sunya , nom indien qui signifie « vide ».

Les rebondissements historiques sur la dangerosité du zéro sont certes passionnants mais débordent quelque peu le propos de cet article, aussi je vous propose le parcours plus pragmatique de l’étude graphologique.

Si  la forme des lettres offre un potentiel d’analyse de la personnalité, qu’en est-il des chiffres? Aujourd’hui je choisis le zéro. Sa particularité nous révèlera bien quelques mystères.

 

Le symbolisme du zéro dans l’écriture

Tracé en forme ovale ou circulaire, sa signification épouse plusieurs registres d’analyse. Symbole de la roue, du mouvement, du passage d’un stade à un autre, il comporte une valeur dynamique. Toutefois, son dessin en principe bien clos, est aussi un mouvement typique de fermeture, de protection et surtout d’oralité comme toutes les formes rondes.

Apparenté au cercle, le zéro représente le tout. C’est le symbole de l’Ouroboros : l’image du serpent qui se mord la queue et qui forme ainsi un cercle. Il signifie le début et la fin. Il est l’infini, le temps avec son éternel recommencement. Ainsi le zéro est associé à l’idée de cycles.

Signe numérique sans valeur par lui-même, il peut indiquer ce qui est nul, ce qui ne compte pas. Et il comporte par ailleurs un pouvoir multiplicateur. Il confère une autre dimension aux chiffres qui le précèdent. Finalement, il donne une valeur spécifique à un potentiel.

Dans une énumération, il chiffre les dizaines. Sur un plan symbolique, il est le passage d’une série à une autre, d’un cycle qui se termine à un nouveau départ.

Le zéro  comporte donc une notion de régénération périodique. Dans la culture maya, on le représentait par une coquille dont la spirale symbolise la croissance infinie, le potentiel de vie en évolution, la gestation voir la vie fœtale.

Dans l’Egypte ancienne, il semble qu’aucun hiéroglyphe ne lui corresponde. Cependant, les scribes ménageaient un emplacement vide à l’endroit où une puissance de dix manquait.

Sur le plan graphologique, les formes rondes plus ou moins closes évoquent le retour à soi mais surtout l’oralité c’est-à-dire le rapport à la nourriture mais aussi la recherche de plaisir immédiat, de satisfactions faciles, à l’image de l’enfant qui assume difficilement les frustrations. Dans le graphisme, on observera particulièrement la tonicité du tracé ou son relâchement. Ce dernier mettant l’accent sur la symbolique orale qui se rattache au zéro, notamment lorsqu’il est ventru, étalé ou en forme de ballon dépassant les autres chiffres.

 Pour l’analyse graphologique, nous retiendrons la notion de cycles de la vie, de retour à soi et d’oralité. Il arrive que la symbolique de la vie fœtale transparaisse en association avec la lettre « o » dont le symbolisme est en relation avec  la vie et la mort . Ces notions ne sont d’ailleurs pas étrangères les unes aux autres, au contraire. La naissance, la relation à la vie, la notion d’évolution sont liées. L’analyse du zéro peut prendre un éclairage plus précis en tenant compte du tracé des autres chiffres.

 

Exemples

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Les gonflements traduisent une prédominance orale dans la personnalité. Dans une suite de zéros, le grossissement exprime les désirs insatiables. Le scripteur en veut toujours plus. Le fait qu’ils soient liés, dans un graphisme relâché, confirme cette idée (de ne pas lâcher prise et de rester centré sur le désir personnel).

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Le dessin de ce zéro est ferme mais ouvert à gauche. C’est une attache au passé, à la mère. On peut y voir une hésitation à engendrer les nouveaux cycles de sa vie.

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Le tracé est mou, aplati, ouvert à gauche. C’est la marque d’une attitude passive. Il peut y avoir une compensation orale face aux déceptions de la vie, voire une dépendance affective ou à la nourriture.

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Ce zéro difforme (on doit lire 90) ouvert en bas et à gauche est apparu dans l’écriture d’une femme au cours d’épreuves qu’elle avait du mal à surmonter. Ce tracé est révélateur d’une envie de « baisser les bras ». Il est comme un refus de suivre les cycles de la vie. Le zéro suit un chiffre neuf légèrement basculé sur la gauche, mais dont le potentiel créateur est encore présent car il est relativement bien formé et surtout ouvert à droite (symbole du futur). Cela nous signale que malgré le découragement, cette personne peut réveiller sa force de vie pour aller de l’avant et engendrer un nouveau cycle dans sa vie, même si elle a besoin d’être aidée.

ll arrive également qu’une lettre alphabétique épouse la forme d’un chiffre. Dans ce cas, le symbolisme de celui-ci se combine à celui de la lettre en question. En les analysant conjointement, on découvre les méandres et les richesses d’une personnalité toujours en évolution.

 

Sylvie Chermet-Carroy, graphologue

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Bibliographie:

  • Interpréter les lettres et les chiffres dans l’écriture. S Chermet-Carroy, Editions Exergue.
  • Zéro, biographie d’une idée dangereuse. Charles Seife. Editions JC Lattès

Vincent Van Gogh / Antonin Artaud

VAN GOGH autoportrait 1889Van Gogh – autoportrait – 1889

Une exposition audacieuse au Musée d’Orsay, nous offre en parallèle la parole et la peinture: les mots d’Antonin Artaud et les tableaux de Vincent Van Gogh.
Les mots sont puissants, corrosifs à l’image de son auteur tourmenté, animé d’amertume et de désespoir. Les tableaux expriment une intensité extrême dans la couleur et le mouvement qui animent les paysages autant que les humains.
En tant que visiteuse lambda, je dirai très modestement que cette exposition exceptionnelle, d’une richesse inouïe a occasionné pour certains visiteurs semble-t-il, de la surprise et même du désarroi. La tentation numéro un étant sans doute de se précipiter pour voir les tableaux, le nom de Van Gogh opérant sa magie. En effet, le visiteur non préparé pénètre dans la folie d’un auteur remarquable, Antonin Artaud, mais folie tout de même. C’est peut-être là que se situe la trame subtile qui interpelle chacun.
Antonin Artaud (1896-1948), écrivain, dessinateur, poète, homme de théâtre, fondateur du « théâtre de la cruauté », était peu motivé semble-t-il par les tableaux de Van Gogh. Mais voilà! Dans un article, il est décrété que Van Gogh est malade mental (ce qui est la vérité) mais pire encore, que sa folie est « du type dégénéré »!

ARTAUD Antonin portraitAntonin Artaud – Portrait –

Antonin Artaud réagit. Lui qui souffre de troubles neuropsychiatriques, qui a testé des drogues hallucinogènes, qui a subi des dizaines d’électrochocs et neuf années d’internement, lui qui est d’abord un créateur va écrire « Van Gogh, le suicidé de la société ». Le voilà défenseur de la folie et du génie.
Selon ses termes, « Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur ». Sans vouloir faire la psychanalyse d’Antonin Artaud, cela ressemble quand même un petit peu à une projection personnelle. Allons voir du côté de son écriture.

ARTAUD Antonin détailÉcriture d’Antonin Artaud

Le graphisme est incliné avec des mouvements amples, des finales de mots contenues ou lancées voire disproportionnées, une pression très irrégulière tantôt très appuyée comme dans « que » ligne 4 ou au contraire variable au sein d’une même lettre « q » de « qui » ligne 1. Ceci nous indique un élan puissant imprévisible, une alternance d’intériorité et d’expression de soi brusque, avec des colères et des attitudes de provocations excessives, démesurées (voir le « l » de cheval). Un mélange d’agressivité (on a des petites pointes aigües comme dans le « r » de « fer » ligne 5) et d’angoisse (avec toutes les noirceurs des lettres) sur un fond de dépression que l’on remarque par les fins de mots qui tombent (« mais un bâton de bois de fer »). Cet état est chronique, comme un rythme intérieur. En effet, le geste se reprend et après chaque mot, se situe bien à nouveau sur la ligne. Mais le geste retombe sans cesse. Antonin Artaud estimait pouvoir diriger son corps, contrôler toutes ses pulsions. Ce n’est pas ce que dit son écriture, celle-ci révèle plutôt une lutte intérieure douloureuse. D’autres documents écrits confirment cette constante.

VAN GOGH oliviers sous le soleilOliviers sous le soleil – Vincent Van Gogh –

Pourquoi disait-il, « les peintures de Van Gogh me donnaient-elles ainsi l’impression d’être vues de l’autre côté de la tombe d’un monde où les soleils, en fin de compte, auront été tout ce qui tourna et éclaira joyeusement ». Est-ce un regard visionnaire, sachant que Vincent Van Gogh, lorsqu’il était enfant, allait le dimanche avec son père sur la tombe de … Vincent Van Gogh , son frère décédé avant lui. Le génie et la folie naissent parfois dans la souffrance.

Antonin Artaud voit et ressent dans les tableaux du peintre, des convulsions, des ébullitions, tracées par son « pinceau en ébriété ». « Je suis aussi comme le pauvre Van Gogh, je ne pense plus, mais je dirige chaque jour de plus près de formidables ébullitions internes … »

VAN GOGH nuit étoilée 2Nuit étoilée – Vincent Van Gogh –

Dans lest toiles de Vincent Van Gogh, effectivement le mouvement est présent dans tous les éléments, ondulations, tourbillons, spirales, autant de formes qui animent la vie. Des bords du chemin jusqu’aux étoiles, du plus concret au céleste, la dynamique est bien là comme un principe vivant. Car précise, Antonin Artaud « l’histoire entière de ce qu’on appela un jour l’âme vit et meurt dans ses paysages convulsionnaires et dans ses fleurs ». Bien sûr qu’il se projette Antonin Artaud! Et nous aussi ? Si l’expression de l’artiste nous touche, nous sommes bien sur son registre, dans une certaine mesure en tout cas.

Sylvie Chermet-Carroy
Graphologue

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